Entretien Thomas Mailaender Par Camille Suzanne

Vous glanez des photographies vernaculaires pour en faire des montages, et/ou pour vous les réapproprier. Comment vous placez-vous en tant qu’auteur, quel est votre rapport à la question de la propriété de l’image ?

Une partie de mon travail consiste effectivement à me réapproprier des images. Je suis assez au fait de ces questions-là, car je travaille avec des avocats spécialisés dans la propriété intellectuelle. D’ailleurs, il m’est déjà arrivé d’attaquer en justice des marques qui se sont réappropriés mes images sans mon accord, qui étaient elles-mêmes déjà des images réappropriées, pour me moquer de ce système-là qui peut être parfois absurde. 

Il m’arrive aussi de me réapproprier les images de manière directe, où je présente une image que j’ai collectée, comme dans un projet où j’avais racheté plus de trois milles images d’accidents de la route à un expert en automobile. La seule intervention que j’ai faite fut de les réorganiser : par exemple, j’avais exposé tous les accidents avec des voitures rouges. D’autres fois, l’intervention est plus complexe. Il n’y a pas un seul type d’intervention, finalement je me laisse une liberté par rapport à tout ça.

Dans de nombreux projets comme Extrem Tourismou Gone Fishingvous vous mettez en scène en utilisant votre image. Quel rapport avez-vous avec la diffusion de votre propre image, est-ce une sorte de personnage, d’avatar ? A l’ère des réseaux sociaux et des Deep Fake que pensez-vous de la diffusion volontaire/involontaire de son image ?

À cette époque, en 2010 je crois, avant l’explosion des réseaux sociaux, de l’IA ou de la réalité augmentée, je voulais travailler avec un personnage et la solution la plus simple, c’était moi. Pour certains projets comme Gone fishing, c’était de l’auto-dérision parce que c’était lié à mon histoire personnelle. Ma compagne et moi attendions un enfant et je voulais me moquer de la paternité. Mais je ne le referai pas forcément, ce n’est pas le but de mon travail, je ne suis pas Sophie Calle.

Avec Sponsoring et Extrem Tourism, ce qui m’intéressait surtout était de créer des protocoles : imaginer des dispositifs où je pouvais produire des œuvres sans forcément sortir de mon atelier. Avec les projets de Pricasso ou Extrem Tourism, j’ai mis en place ce protocole via Internet, des aller-retours avec un interlocuteur qui travaille l’image, comme un piège que tu tends à quelqu’un. Sans le côté pervers. Ce que j’aime aussi dans ce processus est la place du hasard et la surprise. Il y a des réussites et des échecs, bien sûr, certains projets ne fonctionnent pas. Dans ces cas-là je ne les présente pas. 

Vos projets mettent en scène beaucoup de fiction et souvent sur le ton de l’humour et de la dérision, pourquoi ? Quel est votre rapport à l’humour, à la fiction et au kitsch dans le cadre d’une création artistique ?

L’humour, pour moi, est une porte d’entrée pour inviter les gens dans mon travail. C’est universel, ça ne fait pas peur par rapport à ce que peut être l’art qui ferme des portes à plein de publics différents. Évidemment que le propos derrière est beaucoup plus complexe, même parfois politique. 

Je n’utilise pas le mot de kitsch, parce que ça implique, je crois, une critique de l’art populaire. Alors que j’adore l’art populaire, les objets vernaculaires. Je préfère plutôt les déconstruire et les sublimer que de les critiquer.  Là, par exemple, je détourne des voiliers miniatures de bassin, qui étaient utilisés dans une espèce de sport avant que les gens aient des téléphones portables, en imprimant sur les voiles. Je pense que ces objets bruts ont une qualité : ils sont beaux dans leur laideur. Peut-être que c’est ça, le kitsch.

Que pensez-vous de l’intelligence artificielle et de son intrusion abondante dans le monde des images et de l’art ? (Brain Rot, Slop). Pensez-vous que l’archéologie des média peut être une réponse à ça ? Est-ce que vous considérez ça comme un problème ? L’utilisez-vous ou souhaitez l’utiliser ?

Je ne vois pas encore l’intelligence artificielle comme un problème. Pour l’instant, je trouve ça intéressant parce qu’il y a encore des erreurs. Pour le 19M de Chanel, j’ai utilisé l’IA pour rejouer et animer des images d’archives de la maison, des photos en noir et blanc que j’ai fait « revivre  » grâce à l’IA. C’est fascinant, à la fois magnifique et terrifiant. Quand j’ai travaillé sur le projet Chanel, j’ai vite vu les limites : si tu n’alimentes pas correctement la machine, le résultat est médiocre. Ça reste de toute façon un outil et non une fin en soi.

Un jour, ces outils seront beaucoup plus performants, il faudra des experts auprès des tribunaux puisqu’il sera important d’avoir des spécialistes capables d’analyser la véracité des images. L’IA me fait peur, mais elle me passionne aussi. En tant qu’artiste, on peut soit la combattre, soit l’utiliser. Pour ce projet, je ne sais pas si j’irai plus loin avec mais je ne me mets pas de barrières. En tant qu’artiste utilisant des images trouvées, je trouve ça plus pertinent de travailler avec l’analogique.

Comment avez-vous commencé à être artiste ? Avez-vous des conseils à donner à des jeunes qui veulent être artistes ou travailler dans le milieu de l’art ?

Je suis sorti des Arts Décoratifs de Paris, puis j’ai fait un an de plus à la Villa Arson par besoin de pratique artistique totalement libre. Les Arts Déco, c’était un mélange des deux, entre technique et conceptuel.

De là, j’ai fait une première exposition qui était à la Villa Noailles. Après, d’expo en expo, j’ai développé mes projets et rencontré des personnes du milieu au fur et à mesure. Pour les conseils, je dirais qu’il est nécessaire de développer un réseau, d’être ouvert, de ne pas avoir peur d’aller montrer son travail et d’en parler. J’ai toujours continué à avoir une pratique professionnelle, en travaillant pour des marques, en tant que directeur artistique pour des agences de pub. Cette pratique plus alimentaire permet d’être à l’abri financièrement, tout en m’offrant plus de liberté dans mon travail artistique.