Pouvez-vous nous présenter votre parcours et comment vous est venu votre approche de l’image ?
Je m’appelle Silvi Simon et mon travail porte sur l’image en mouvement et plus particulièrement la lumière qui est devenue le fil conducteur de ma pratique. J’ai exploré différents outils au fil du temps mais principalement l’argentique, du cinéma à la photographie. A l’époque, ma pratique était majoritairement de l’installation ou des performances cinématographiques. J’avais construit un camion aménagé pour développer les films de manière mobile en dehors des différents laboratoires dont je faisais partie. Plus tard, j’ai commencé à faire des objets indépendants, les chimigrammes sur papiers photo en récupérant la chimie périmée du labo pour faire de la photographie sans appareil, ce qui m’a permis de me lier avec des galeries qui avaient besoin d’avoir des œuvres à vendre.
J’expose plutôt dans des lieux alternatifs, des centres d’art, des réseaux du cinéma expérimental ou encore des festivals. J’ai aussi côtoyé une vingtaine d’années les images numériques et le multimédia, par le biais de l’Espace Multimédia Gantner sur le territoire de Belfort qui a la première collection d’art multimédia en France alors que c’est un lieu tout petit. Là-bas, j’y ai découvert des artistes-activistes à contre-courant, qui parlaient du support et de son utilisation, ce qui m’a donné envie de faire finalement du numérique.
Il y a 10 ans, mon travail s’est transformé grâce à une collaboration avec des scientifiques par une intervention pendant toute une année dans un lycée avec une section Art lors de l’année Unesco de la Lumière. J’ai aussi travaillé avec des chercheurs du CNRS à Strasbourg, sur des résidences par exemple Un visible (intégré à des problématiques de territoires, art et science) puis Suplementary Element (art et science)
J’ai co-créé un collectif, Burstscratch1, à Strasbourg dans les années 90 qui faisait partie du réseau des labos artisanaux de cinéma (filmlabs.org). Nous n’avons plus de locaux depuis le COVID, nous n’étions pas soutenus par la ville à hauteur de ce qu’on faisait et quelque part on voulait rester indépendants mais avons été très actifs pendant une trentaine d’années et continuons d’exister bien que éparpillés. En ce moment, nous faisons plutôt de la diffusion, nous participons à des événements que ce soit dans le cinéma ou le son expérimental . Pour subvenir à mes besoins, j’ai notamment animé des ateliers pédagogiques dans des petites écoles, dans des écoles d’art, des workshops dans les festivals et j’ai été vacataire en TD cinéma spécialité argentique à l’université de Strasbourg pendant environ dix ans.
Comment penses-tu dans ta pratique, le rapport entre l’analogique et le numérique ?
Tout d’abord, l’analogique et la projection cinématographique étaient pour moi intimement liées à la compréhension des machines et des mécanismes. Dans ma pratique, au début, j’avais juste une caméra; je filmais puis développais ce qui me permettait de travailler l’image. Je me suis vite demandé comment entrer au cœur de cette matière en me posant des questions sur la technique que j’essayais de comprendre : qu’est ce que l’image et la lumière, comment la capter et la libérer. Ici, la magie et la science se mêlent dans un dialogue qui, pour moi, parle du vivant dans le vivant. La vie, c’est une forme de mouvement continue et de liens multiples…..
Alors que, dans le numérique, je ne voyais pas ce potentiel. Tout cela me paraissait tellement froid au niveau du rendu et des possibilités esthétiques. Puisque tu n’es pas obligé de savoir filmer, ni de savoir ce que c’est qu’un diaphragme, ni de faire ta mise au point, tu suis des automatismes techniques. Dans le numérique, lorsque je demande à une machine de transcrire la lumière, ce qui est demandé est souvent l’acte d’améliorer l’image. Mais par rapport à quoi ? Rajouter encore et encore des pixels que personne ne peut voir sur ses écrans?La réalité est souvent faussée, les filtres et l’IA embellissent, nettoient…. c’est trop virtuel pour moi, pas assez réel et concret.
Depuis, j’ai révisé mon point de vue puisqu’il existe des pratiques qui ont des discours derrière. Il faut décortiquer tout ça et essayer de produire et de montrer son travail, encore.
Quelle place a pris le travail en collectif/milieu alternatif politique dans ta pratique ? Avec quelle place pour le militantisme, au vu de la situation actuelle ?
Je me suis toujours posée des questions, même avant de rentrer dans une école d’art, de par ma position en tant que femme déja, puis en tant qu’artiste dans cette société, et le fonctionnement de cette société. Un artiste homme était plus pris au sérieux, ce qui m’a amené à écrire mon prénom différemment pour laisser planer le doute sur mon nom: est-ce Silvi ou Simon ? Même si la situation n’est plus la même que lorsque j’avais la vingtaine, tellement de choses qui ne fonctionnaient pas, ne sont pas résolues : dans notre système commercial et capitaliste avec toutes ses injustices et quelques avantages, qu’est-ce qu’on fait par exemple de tous nos déchets et pourquoi tant de matières qui nécessitent énormément de temps à la terre à se produire sont sur-exploitées? Les terres agricoles sont constamment retournées en détruisant la vie qui est dedans… il y a des centaines de questions à se poser….
Si la vie politique avait beaucoup de non-sens pour moi, déjà à l’époque, le collectif citoyen créait un espace de rencontre et de discussions sur les imperfections de ce modèle. Certains collectifs, que j’ai vite quitté, pensaient nos problèmes par un parti ou un autre, un système par rapport à un autre alors que pour moi, c’était juste d’avoir du bon sens, d’échanger, de penser le vivant et pas des questions de pouvoir, il faut réinventer…
À cinquante ans, j’ai décidé d’arrêter tout ça. Je me suis installée dans une baraque pourrie en forêt avec du terrain. Je me forme désormais à l’’agroécologie, aux nouvelles techniques comme la syntropie, aux approches de restauration de tout ce qu’on appelle, aujourd’hui, le vivant. J’y expérimente le retour du vivant et c’est finalement très proche de mon travail artistique : tester, observer, réagir… Nous n’avons qu’une planète même si certains espèrent en avoir d’autres. Des exoplanètes … Non mais il faut arrêter les conneries, avoir un petit peu les pieds dans l’humus et la tête au vent !
Cette volonté de récupération dans ton travail, de chimie comme tu nous l’a dit plus haut, mais aussi de papiers périmés, est-elle en réaction à nos catastrophes écologiques ?
J’ai toujours utilisé des choses de seconde main. Ma pratique se situe dans l’expérimental, car je ne me crois pas capable de raconter une histoire pour un film de fiction et n’ai pas la patience d’un travail documentaire. Par contre, les objets quant à eux m’appellent. Le papier photographique, j’ai commencé à le récupérer à Bruxelles fin des années 90, dans un marché aux puces avec l’idée que je verrais bien ce que j’en ferais. Puis, quand j’ai voulu expérimenter la chimie, je me suis rappelé que j’avais ce papier photographique périmé. Pour moi ici, ce qui est important c’est que chaque accident, chaque nouvelle chose va m’apporter autre chose. Quand je fais un projet, je ne veux pas savoir où je vais atterrir. J’observe, je cherche l’émotion, la poésie, le ressenti. Il n’y a pas de certitude.
Tous les objets que j’ai utilisé pour mes installations et performances sont des transformations d’objets chinés et transformés.
Aurais-tu des références théoriques ou plastiques qui ont été signifiantes pour toi ?
Line Describing a Cone d’Anthony McCall a été un choc visuel pour moi. L’installation est toute simple : du brouillard, un projecteur 16 mm et l’image projetée est un point blanc qui commence en haut de l’image. Ce point blanc va petit à petit dessiner un cercle et dans l’écran de fumée, le point va devenir une ligne et enfin devenir un cône. Les spectateurs peuvent entrer dans cette projection ce qui les rend actifs et non passif comme devant un écran de tv. J’adore cette simplicité et efficacité.
Le court-métrage L’Île aux Fleurs réalisé par le brésilien Jorge Furtado en 1989 m’a donné envie de créer aussi et d’entrer en école d’art. Ce drôle de film écologique relate l’histoire de la tomate, du pouce préhenseur, du système commercial dans un jeu d’image et de collages très punk/do-it yourself, avec à la fin un discours à couper le souffle qui nous met face à la réalité de nos vies. Je le montre systématiquement à mes étudiants. Peut-être que c’est ce court film qui a fait sens dans mes engagements de vie et ma pratique.
1Burstscratch, https://aliciagardes.wixsite.com/monsite-1