Nos recherches
De la photographie au photographique
Il est d’usage de lire dans les encyclopédies sur l’histoire des techniques photographiques que l’invention de la chambre noire – la camera obscura – déclencha notre ère de reproductibilité technique. Il n’est guère, aujourd’hui, d’historiens de l’image qui n’est contractuellement obligé de référer à son héritage par la mention de la camera obscura. Nos caméras numériques à la quasi infinité de captations héritent, selon les partisans de cette thèse, d’une longue généalogie technologique et idéologique de capture du monde observable, amorcée par la camera obscura aux quelques plaques.
Or, comme le rappelle le critique Jonathan Crary1, cette idée d’un progrès linéaire relève plus d’une construction discursive que d’un fait historique démontrable. Les grandes histoires fondatrices formulées dans des débats sur l’invention ou la découverte de la photographie, n’arrivent à tenir leur pari d’une historiographie à partir de laquelle, le temps des inventions s’enchaînent : préférez-vous plutôt Niépce, Daguerre ou l’État français à Talbot ? Considérez-vous que l’invention de la photographie est le moment de la synthèse des techniques de reproduction ou la première inscription de la lumière sur une matière photosensible ? Cette matière doit-elle être absolument une surface plane, une plaque voire du papier, ou un rideau marqué par les traces de la lumière extérieure vous convient-il2 ?
Malgré l’importance de ces questionnements et leurs nécessités académiques, notre approche n’est ni empiriste, ni chronologique, puisque tout comme Rosalind Krauss et Roland Barthes3, notre travail durant ce mois de recherche prend un pas de côté : nous oublions la photographie pour observer la structure logique du photographique, cet objet conceptuel dépassant les qualités techniques de nos appareils. Si l’image photographique est la trace physique et causale, de ce qu’elle montre, elle n’est jamais du moins pour Krauss et Barthes, juste une empreinte vide du réel. Elle nécessite des négociations, des cadres discursifs, des conventions de représentation. Somme toute, le photographique n’est pas juste l’image photographique : il est tout indice, toute trace, toute modalité d’enregistrement, qui outrepasse la tradition de la composition picturale pour celle de l’index. Cette écriture de la lumière, celle qui témoigne de ce qui a été4, guida en premier lieu notre recherche : à l’obscurité sacrée de la photographie et ces révélations tenues dans le noir, comment penser cette nécessaire mais dangereuse lumière ? La clarté du Soleil, “la condition de toute vision … un médium que ne le voyons pas, mais grâce auquel nous voyons tout5”
liberates the realm of the visible from the physiology of the eye.
Ainsi, notre mois de recherche observe une de ces techniques indicielles du photographique, oubliée des débats de notre histoire technique, auquel nous devons pourtant une partie de notre système de signes contemporain : la chambre claire connue sous le nom de camera lucida, qui fut employée à recenser sur papier, l’impression de notre monde matériel. Connu de tous les acteurs historiques de la photographie (Niepce, Daguerre, Fox Talbot, Herschel, Arago,…), cet instrument de dessin permettait de voir simultanément le modèle, le crayon et le papier grâce à leur observation au travers d’un prisme et de dessiner, ainsi, à la clarté de la lumière.
Tout comme l’exige Roland Barthes dans son intriguant essai La Chambre Claire, nous avons voulu dépasser les paradigmes prétendument d’objectivité mécanique et de vision impartiale attribués à la camera obscura, pour explorer les potentialités du photographique de Krauss. Publié en 1977 par les Cahiers du cinéma, La Chambre Claire prend le contrepied de l’idée couramment admise d’associer la photographie à l’obscurité. Peu enclin à écrire sur l’image en mouvement, il propose un essai sur la photographie des suites un deuil douloureux – la mort de sa mère6, pendant laquelle il s’interroge beaucoup sur le rapport entre la photographie et la mort. Dédié à L’Imaginaire de Jean-Paul Sartre, il y pointe différentes modalités d’apparition de l’image (physique, mentale,…). Il examine la capacité d’enregistrement, par un appareil où la lumière s’écrit par l’intermédiaire d’une main prothétique et d’un œil humain, considérant ainsi que la photographie serait plus proche de l’idée de la camera lucida. En effet, elle propose une double image : celle du sujet et celle de sa représentation à l’échelle de la main.
Si la camera obscura évoque donc l’obscurité, nous avons suivi la lumière éclatante qui illumine nos images contemporaines, celle créée par l’électricité de nos écrans desquels surgissent dans nos quotidiens technologiques aux techniques de scans. Certaines de nos expérimentations et hybridations techniques tentent de capturer nos matrices (O)LED dont nous oublions si facilement la matérialité. Mais en les réactivant elles révèlent les potentiels de distorsions visuelles contenus dans nos scanners et détournent le e-paper de nos liseuses électroniques pour en faire le support d’images photographiques.
Au-delà de nos techniques numériques, certaines de nos explorations portent sur les composés chimiques des plantes en tant que révélateur photographique, où la réaction des phénols ou de la chlorophylle exposée à la lumière du soleil génère des images négatives et solaires où se dessinent les formes intriquées de nos sélections de feuillus et de fleurs, sujet originel de l’observation de la camera lucida.
Dans notre volonté de remettre en question des présuppositions liées à l’histoire de la photographie, nous avons enrichi notre archive, où sous la forme de fiches documentées de manière auto-ethnographique, tous nos travaux deviennent la base d’échanges et de discussions entre chercheurs en archéologie des média, nos invités amoureux de l’image et étudiant·e·s curieux·se·s de répliquer certaines de nos recettes et recherches.
Une archéologie : Penser (avec) la camera lucida
1 Crary, Jonathan, Techniques de l’observateur : Vision et modernité au XIXe siècle, Bellevaux, Éditions Dehors, 2016
2 Geimer, Peter, Images par accident. Une histoire des surgissements photographiques, Fournier, Dijon, Les presses du réel, 2018
3 Barthes, Roland, La Chambre claire, Note sur la photographie, Paris, coll. « Cahier du Cinéma », Gallimard, 1980.
4 op.cit,
5 Kittler, Friedrich, Optical Media : Berlin Lectures, 1999
6 Barthes, Roland, Journal de deuil, Points Essais, Paris, 2016