Une archéologie : Penser (avec) la camera lucida

La photographie, telle que nous l’introduisons dans notre magazine, ne résulte pas d’une unique invention mais d’un ensemble de productions techniques dont la camera lucida (chambre claire) qui fut obscurcie par la gloire de la chambre noire. Toute la famille de techniques qui furent concrétisées milieu du XIXe, pour reprendre Daston et Galison1, de la fixation de l’image par Niepce et Daguerre aux expérimentations de Talbot, n’avaient pas contention de remplacer ou de supplanter les artistes ou dessinateurs professionnels, mais de produire des représentations à l’image fidèle du monde matériel. Dévoué de la subjectivité humaine, cette mécanisation de l’image, rapidement industrieuse, était enfin décontaminée de l’impureté de la vision humaine et de ses processus de raisonnements défaillants.

Les artistes cherchaient dans ces techniques, la douceur de la lumière et les clairs-obscures, embrassant ces techniques pour leurs remarquables capacités à rendre et visibiliser ce qui échappe à l’œil : l’impression des tonalités et la profusion des détails.

À la recherche de précision et de vérité pour la science

La camera lucida utilisée dès 1833 par William Henry Fox Talbot2 lors d’un voyage en Suisse et en Italie montre la promesse d’une image de la vie fixée à jamais sur le papier par des outils de dessin.
Empruntée à son ami Sir John Herschel (1792-1871) qui fut l’un des grands utilisateurs de la chambre claire. Herschel utilisa l’instrument camera lucida dans sa jeunesse pour étudier des spécimens botaniques, des scènes importantes pour l’Empire (comme les nouveaux observatoires qu’il construisit en Afrique du Sud) et des paysages lors de ses vacances. Sa collection de dessins constitue l’un des portfolios de chambres claires les plus aboutis connus.3

Astronome et chimiste, nous lui devons en 1819, la découverte de l’action du thiosulfate de sodium (hyposulfite de sodium) sur les sels d’halogénures d’argent autrement insolubles et son utilité en tant que fixateur des images photographiques. En 1839, indépendamment de William Henry Fox Talbot, il inventa un procédé photographique utilisant du papier sensibilisé, ainsi que la mise au point du cyanotype en 1842 (procédé photographique monochrome, par le biais duquel on obtient un tirage photographique bleu de Prusse).

Anna Atkins commence dès 1843 la publication des Photographs of British Algae : Cyanotype Impressions4 qui est le premier ouvrage publié à utiliser des photogrammes (herbiers), scellant un lien indéfectible entre science et représentation, phytographie et photographie.

La relation au dessin reste une évidence chez Fox Talbot, son premier procédé Photogenic Drawing (dessin photogénique) qu’il met au point en 1839. Il consiste à placer un objet (fougère, feuille d’arbre, plante, plume,…) sur une feuille de papier sensibilisée (fabriqué en mouillant une feuille de papier dans une solution de sel de cuisine et de nitrate d’argent, fixé après exposition avec un sel de potassium (process que l’on définira comme technique du papier salé). William Henry Fox Talbot décrivit dans ses mémoires sa frustration face au procédé de camera lucida et son insatisfaction du résultat. Il remarque en 1833 : « Lorsque l’œil quitta le prisme – où tout paraissait beau –, je constatai que le crayon infidèle n’avait laissé sur le papier que des traces mélancoliques. » 

When the eye was removed from the prism—in which all looked beautiful—I found that the faithless pencil had only left traces on the paper melancholy to behold 5

Peut-être que cette frustration est à l’origine d’une quête technique de procédé d’enregistrement et de restitution de l’image ? Dont on découvre de manière prémonitoire les possibles dans le premier livre illustré par de la photographie The Pencil of Nature, écrit par Talbot et publié par Longman, Brown, Green & Longmans en 1844.

Voir le monde à travers le prisme : En quête d’exactitude

La camera lucida (chambre claire) dont le brevet fut déposé en 1806 par Sir William Hyde Wollaston6, fut la dernière invention d’une quête du dessin automatisé remontant à la Renaissance, dotée d’un prisme quadrangulaire, elle semble avoir joué un rôle ignoré dans la quête de l’acquisition d’images d’après nature et dans l’archéologie des média.

L’écho du monde savant 7 (30 août 1837) relate la présentation d’une nouvelle camera lucida constituée de deux plaques de verre (modèle plus simple à fabriqué) par Marie François Kruines à l’académie des sciences. L’article est repris dans Loudon’s Architectural Magazine8.

Contrairement au modèle de Wollaston, la chambre claire de Berville utilise un prisme triangulaire dont la face réfléchissante est argentée ce qui le rend plus performant. Le catalogue publicitaire d’époque liste les usages de cet outil qui est destiné sans surprise aux professionnels du dessin, mais également aux amateurs, aux artistes peintres, dessinateurs.

L’appareil permet aussi de retourner l’image : utile pour les aquafortistes, graveurs, lithographes qui peuvent dessiner directement sur pierre ou cuivre à l’envers. L’usage scientifique proposé est multiple : musées, facultés des sciences et de médecine, laboratoire, l’utilisent pour leur dessin, même au microscope. Les officiers du génie, d’artillerie, des services géographique et aéronautique l’utilisent pour les croquis de perspectives, levés de plans, le redressement des photographies prises en avion9

Si l’utilisation des outils d’assistance au dessin dans le domaine des arts sont bien connues, discutées et controversées depuis la Renaissance. Les savoirs secrets des artistes mis en pratique et testé par David Hockney10 montrent la massification de cet appareillage technique dans l’histoire de la peinture.

Dans son Conseils aux artistes et aux amateurs sur l’application de la Chambre claire (Camera lucida) dans l’art et le dessin publié en 1838, l’opticien Charles Chevalier (fournisseur des optiques de Niepce et de Daguerre, diffuseur de camera lucida) retranscrit un échange épistolaire avec le capitain Basil Hall11 utilisateur de la chambre claire dans ses voyages exploratoires du continent nord-américain, qui décrit les avantages suivants :
« La caméra, employée de manière convenable, nous permet de vaincre trois difficultés les plus fatiguantes de l’art du dessin, c’est-à-dire la forme, la proportion et la perspective.12 »
François Arago13, lui-même dans son rapport sur le daguerréotype lu à l’académie des sciences le 19 juillet 1839, souligne l’importance de la découverte, deux siècles plus tôt, de la camera obscura par Giambattista della Porta (Jean-Baptiste de Porta), physicien napolitain, promettant, avec l’usage de chambres noires portatives, la possibilité d’obtenir des vues parfaites dessinées au crayon. Il rappelle le principal usage de la camera obscura par les peintres pour réaliser de vastes toiles, des panoramas et dioramas seulement pour tracer, en masse, les contours des objets, pour les placer dans les vrais rapports de grandeur et de position; pour se conforter à toutes les exigences de la perspectives linéaire.

Dans une démarche d’archéologie des images, nos diverses expérimentations réalisées avec des camera obscura et lucida confirment que les avantages de ces outils sont en réalité assez limités pour les artistes chevronnés et formés aux pratiques du dessin.

C’est bien l’usage pratique et systématique dans le domaine des sciences comme outils de représentation de la camera obscura et de la camera lucida au XIXe et XXe siècle qui peut le plus surprendre, comme le souligne l’argumentaire publicitaire de la chambre claire Berville.

François Arago fonde, principalement devant l’académie des sciences, de grands espoirs pour la science et ses pairs avec ce nouvel outil d’enregistrement, pour pallier aux lacunes des appareils d’assistances aux dessins dans la représentation scientifique. Les exemples cités sont nombreux :

– Dans l’usage du daguerréotype pour l’archéologie égyptienne, en vogue à l’époque. « Copier des millions et millions d’hiéroglyphes. »
– Du plus grand pour l’astronomie, « espérer faire des cartes photographiques de notre satellite », au plus petit, pour permettre d’enregistrer les images du microscope comme par exemple les « ailes de papillon. »
– Comme outil d’aide au calcul et à la compréhension scientifique de la lumière, application du daguerréotype à la spectroscopie.
– La reproductibilité et la question de la diffusion sont bien sûr effleurées avec « la copie photographique des gravures. »

André Gunthert14 souligne que dès le 2 janvier 1839, alors même que la presse annonce l’ouverture prochaine d’une souscription, Daguerre informe son partenaire, Isidore Niépce, qu’il vient de rencontrer Arago: « Il est charmé de la découverte, et par les questions qu’il m’a faites, il la regarde non moins intéressante sous le rapport de la science » (Daguerre, 1839).

Décrire la photographie avec les mots de la science n’était pas un choix facile, mais un pari risqué.
Car bien que visionnaire et prémonitoire, le discours lu à l’académie des sciences s’avère fortement utopique, l’usage généralisé de la camera lucida dans les domaines de la représentation scientifique s’est poursuivi au moins jusqu’au milieu du XXe dans des domaines aussi varié que ceux listés dans la brochure publicitaire de la chambre claire de Berville : phytographie, archéologie, ethnographie, astronomie (graphic telescope15), microscope (tube à dessin pour microscope16) pour la science, la médecine, le genie, l’artillerie…

Voir au travers du prisme

Les matériaux associés dans les différentes évolutions de la camera lucida à savoir : prisme à trois ou quatre faces, miroir sans tain, miroir simple et plaque de verre sont loin d’avoir été abandonnés. Nous les retrouvons dans la plupart de nos appareils d’enregistrement de l’image dans les différents systèmes évolués de visée tels que les appareils photographiques à visée reflex, les appareils à visée télémétrique. Mais également aux vidéoprojecteurs courtes focales, aux éphémères Google Glass, jusque dans l’image télévisuelle à travers les téléprompteurs,… Cette association de matériaux issue de l’oxyde de silicium nous permet toujours de retranscrire et de voir le monde par le prisme de nos outils techniques. La camera lucida évoquait déjà la possibilité de s’affranchir de l’obscurité (produire et voir) l’image à la lumière à l’instar des nos écrans, scanner et autres outils contemporains actait la dépendance de l’image aux composants minéraux.

1  Daston, Lorraine, Galison, Peter, Objectivité, Dijon, Les Presses du Réel, 2012

2  Fox Talbot, William Henry, Album Containing Camera Lucida Drawing of the Villa Melzi, carnet de dessin, 1833, The National Media Museum, Bradford

3 Larry J.Schaaf, Tracings of Light: Sir John Herschel and the Camera Lucida : Drawings from the Graham Nash Collection, Curatorial Assistance, 1989

4 Anna Atkins, Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, 1843-1853, Spencer Collection, New York Public Library

5 Daniel, Malcolm, « William Henry Fox Talbot (1800–1877) and the Invention of Photography. » , Heilbrunn Timeline of Art History, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2000.

6 Hammond, John H., Austin, Jil, The Camera Lucida in Art and Science, Bristol, Adam Hilger, 1987

7 op. cit 

8 op. cit

9 Publicité Berville, «La chambre claire universelle Berville», 25 rue de la Chaussée-d’Anton, Paris, Modèle Breveté, 1890-1937

10 Hockney, David, Savoirs secrets, Histoire de l’art, Londres, Editions Thames & Hudson, 2021

11 Hall, Basil, Forty Etchings, From Sketches Made With The Camera Lucida, in North America, in 1827 and 1828, Edinburgh, Cadell & Co, 1829

12 Chevalier, Charles, Conseils aux artistes et aux amateurs, sur l’application de la chambre claire (camera lucida) à l’art du dessin, ou Instruction théorique et pratique sur cet instrument, ses différentes formes et son utilité dans les arts et les sciences, Paris, 1838

13 Arago, François, Rapport de M. Arago sur le Daguerréotype, lu à la séance de la Chambre des députés, le 3 juillet 1839, et à l’Académie des sciences, séance du 19 août 1839

14 Gunthert, André, Spectres de la photographie. Arago et la divulgation du daguerréotype, carnet de recherches, Les Arago, acteurs de leur temps, Perpignan, Archives départementales des Pyrénées-orientales, 2010, p. 441-451

15 Hammond, John H., Austin, Jil, The Camera Lucida in Art and Science, Bristol, Adam Hilger, 1987

16 op. cit